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Une “nouvelle ancienne” technique d’amélioration des minéraux: le micro-sablage ("micro-abrasion")

 

Dr J.C. Boulliard

Directeur de la collection des minéraux de l’UPMC-Sorbonne

Durant les premières journées des amateurs de minéraux et fossiles de Marne-la-Vallée, il y a maintenant près de dix ans, j’avais montré l’importance de divulguer, aux différents acteurs en minéralogie et géologie, les techniques d’amélioration des minéraux et la nécessité de discuter sur les divers statuts que l’on doit leur accorder. Apparemment, mis à part un pâle plagiat du travail présenté à Marne-la-Vallée, ce conseil n’a pas été suivi par les différentes revues de vulgarisation. Récemment, on a pu voir apparaître les termes bien mystérieux de micro-abrasion sans que les rédacteurs se sentent obligés de divulguer à leurs lecteurs (en majorité amateurs) ce que cachait ce terme (si ce n’est en disant que c’est une pratique en paléontologie). L’article suivant résulte d’une enquête poussée auprès de personnes qui utilisent cette technique en minéralogie. Personnes qui ont montré beaucoup de bonne volonté pour que cette manipulation soit connue et reconnue et que certaines pratiques soient mises en question.

 

Les techniques de sablage

Sous le terme (souvent incorrect) de micro-abrasion se cache le terme technique plus général de sablage bien connu en mécanique, en tôlerie et en bâtiment.

De façon simplifiée et courte, le sablage consiste à projeter des particules, au travers d’une buse, à l’aide de gaz comprimé (de l’air presque exclusivement avec parfois de l’eau) sur des surfaces à traiter.

Pour obtenir l’état de surface voulu on joue principalement sur la nature du matériau des particules, leur dimension et la pression de l’air (qui détermine la vitesse des particules).

Suivant les particules utilisées ont peut adopter des termes techniques plus spécifiques : par exemple, avec les billes d’alumine on parle de corindonnage, avec les petites billes de verre de micro-billage et avec des billes de fer de grenaillage. De nombreux matériaux sont utilisés.  En paléontologie, on utilise le fer, la calcite, la dolomite et le bicarbonate de sodium surtout. En minéralogie, ce sont le corindon (alumine) et le verre qui sont le plus souvent utilisés. Pour des résultats plus spécifiques, on utilise le feldspath (orthose), la dolomite, le bicarbonate de sodium, la calcite, les résines synthétiques (plastique), la noix de coco et le talc. Cette liste n’est pas exhaustive, mais je n’ai pas d’exemple d’autres matériaux utilisés en minéralogie (les grenats et l’olivine sont souvent utilisés dans d’autres applications). La silice (sable) n’est pratiquement plus utilisée à cause de la terrible silicose qui, à une certaine époque, a décimé les sableurs (en tôlerie).

Les dimensions des particules sont calibrées. En minéralogie, les dimensions les plus fines commencent à 10 microns typiquement et les plus grandes quelques centaines de microns (le maximum que j’ai vu est de 250 microns). Vues ces tailles, le terme de micro-sablage est adapté.

Les pressions appliquées sont typiquement entre 1 et 10 bar (les pressions en dessous de 1 bar sont utilisées mais rarement).

Le sablage s’effectue dans des cabines adaptées. Elles sont hermétiques pour empêcher la diffusion de poussière, elles sont aussi pourvues d’un système d’aspiration (sinon l’air injecté dans la cabine augmenterait la pression ce qui crée divers problèmes). Les dimensions des cabines (en minéralogie) sont en générales petites, sub-métriques.

 

Abrasion, décapage et polissage

L’action du sablage est dû à deux composantes : la dureté des particules et la balistique (vitesse et poids surtout, mais aussi forme et élasticité). Rappelons que les caractéristiques mécaniques premières d’un minéral sont sa dureté et sa ténacité. La dureté est la résistance à la rayure ou au poinçonnement (indentation), la ténacité est la résistance au choc. Il existe plusieurs échelles de mesure de dureté, il n’en existe pas pour la ténacité. Un minéral peut être dur et tenace, dur et pas tenace, pas dur et tenace, pas tenace et pas dur. Tous les cas existent donc.

Les effets du sablage se classent en trois cas principaux : l’abrasion, le décapage et le polissage. L’abrasion a pour but de creuser (abraser) le matériau lui-même. Le décapage a pour but d’éliminer un minéral sur un autre minéral ou bien de dégager des cristaux noyés dans une gangue. Le polissage lisse la surface et élimine un état de surface disgracieuse (je ne connais pas de cas avéré de polissage, mais tous les "sableurs" en parlent).

La variété des matériaux de sablage, la variété des minéraux et finalement ce que veut le sableur font que l’on en peut pas donner des recettes générales si ce n’est pour le décapage, où l’on utilise des particules de dureté plus faible que le minéral que l’on veut mettre en valeur. Pour le reste, il vaut mieux voir les cas particuliers. Dans une nouvelle situation, il faut faire des essais et surtout ne pas insister si l’on n’arrive pas à un résultat correct.

Avant d’aborder, les cas de sablage que j’ai pu répertorier, il est nécessaire de revenir sur les différents statuts des manipulations destinées à embellir un spécimen minéralogique.

 

Amélioration ou falsification

Rares il y a une vingtaine d’années, les techniques mécaniques d’amélioration et de traitement des minéraux se sont rapidement développées.

Dans un premier temps, on devrait s’en féliciter. N’oublions pas que pendant longtemps, les seuls moyens "mécaniques" utilisés pour travailler les spécimens étaient le marteau, le burin et l’éclateur (le "trimmer"). N’oublions que les manipulations avec ces outils étaient loin d’être des succès et que lorsqu’une manipulation n’avait pas réussi, on ne conservait que les parties intactes (s’il en restait). Un nombre incalculable de spécimens minéralogiques ont ainsi été amoindris, détériorés ou ont disparu. L’apparition des moyens mécaniques moins agressifs (outils diamantés, burins pneumatiques et sablage) a réellement mis fin au massacre. Les premiers ateliers, utilisant ces outils, ont fait leur apparition dans les années 1980. Ils se sont vraiment développés dans les années 1990.

C’est durant cette décennie que les concepts de restauration et de réparation des minéraux (voir plus loin) se sont répandus et ont été relativement bien acceptés, aux Etats-Unis surtout (en gemmologie ont leur préfère le terme de traitement et c’est ce terme que j’utiliserai de préférence par la suite). Cette évolution a grandement été favorisée par l’exploitation des rhodochrosites de Sweet Home (Colorado). Ce gisement se caractérise par des fissures étroites où nichent les précieux cristaux. Comme la roche est tenace, l’utilisation d’outils à percussion (sans parler des explosifs) se traduit par le clivage des cristaux. Même avec des moyens moins agressifs, de nombreux cristaux étaient clivés (souvent avant l’exploitation). Les exploitants ont donc créé des ateliers de restauration dont se sont inspirés par la suite plusieurs autres commerçants ou négociants.

Dans un second temps, on est bien obligé de reconnaître que les traitements des minéraux posent de sérieux problèmes. Ils se regroupent en deux grandes familles (qui ne sont pas exclusives).

La première concerne la divulgation des traitements (les fameuses "disclosures" états-uniennes). Un commerçant sérieux dévoile à ses clients les traitements subis par les spécimens qu’il vend. Il est aussi très attentif aux traitements nouveaux. La divulgation n’est pas toujours une obligation. Aux Etats-Unis, la loi est telle, qu’il est extrêmement dangereux de cacher un traitement. Des parades existent. Ainsi, il y a quelques années, un commerçant parisien a rapporté à un commerçant étatsunien un spécimen où l’un des cristaux était recollé. Le commerçant étatsunien a alors fait remarquer au commerçant parisien qu’il y avait un point rouge sur l’étiquette accompagnant le spécimen et que "tout le monde" savait que cette marque signifiait que le spécimen était réparé. Aussi, il n’a rien remboursé ! En France, il n’y a rien de précis sur le traitement des minéraux (hors gemmes bien sûr). Ce qui ne veut pas dire que tout est permis : il existe un service de répression des fraudes. En cas de problème, encore faudra-t-il montrer qu’il y a eu tromperie sur la marchandise (les sculptures artistiques ne sont-elles pas parfois des minéraux façonnés ?). En cas de doute, la meilleure parade pour l’acquéreur est de demander au vendeur une expertise.

 

La seconde famille de problèmes est que les différents traitements n’ont pas le même statut ; certains sont admis, d’autres sont des fraudes. La classification des traitements sur les gemmes est assez développée. Aux Etats-Unis, la FTC a publié un texte et une nomenclature détaillés. En France, il existe une législation sur le traitement des gemmes (décret 2002-65 du 14 janvier 2002). Sans entrer dans le détail, cette réglementation admet des traitements mais fait une distinction entre des traitements dits traditionnels (qui ne donnent pas de grosses contraintes de divulgation) et d’autres traitements qui doivent être indiqués. La situation des traitements qui n’entrent pas dans ce décret n’est pas connue (sont-ce des fraudes ?).

 

Dans le cas de la minéralogie (hors gemmes donc ?), il n’y a pas pour l’instant de classement des traitements. On peut cependant décrire plusieurs situations (pour l’instant bien admises chez les collectionneurs et les professionnels) :

Le nettoyage n’est pas considéré comme un traitement (même s’il y a eu élimination de minéraux, matériaux ou cristaux disgracieux).

Le façonnage de la gangue n’est pas considéré comme un traitement.

Le huilage est un traitement non divulgué (attention, il n’y a pas que certains commerçants chinois qui pratiquent ce traitement). Il est considéré apparemment comme un traitement peu grave (réversible).

La réparation, c’est à dire le recollage des cristaux décollés ou cassés est un traitement maintenant admis, aux Etats-Unis surtout (mais chaque réparation doit être indiquée). Il existe quelques incertitudes lorsque la colle (la résine) compense quelques manques de matière (on est ici dans des cas intermédiaires entre la réparation et la restauration).

La restauration désigne, aux Etats-Unis (presque ?) exclusivement, la reconstruction plus ou moins fidèle d’une pièce brisée. La seule limite dans cette reconstruction est de ne pas utiliser de minéraux provenant d’une autre poche (géode). Chaque restauration et son étendue doit être indiquée. Une pratique similaire ou voisine, non-déclarée et effectuée par un atelier "non-reconnu", a de forte chance d’être considérée comme une fraude (le terme anglais de "fake", utilisé dans ce cas, n’est pas aussi fort que celui de fraude en français).

Les cas de fraudes avérées résultent de montages et de manipulations qui aboutissent à un spécimen qui n’a plus rien à voir avec un spécimen naturel. Il y a des cas plus subtils. Par prudence admettons que la fraude apparaît lorsque l’on a un traitement qui modifie de façon importante l’aspect des minéraux et cristaux qui font l’intérêt d’un spécimen minéralogique et que ce traitement n’est pas mentionné.

Pour le micro-sablage des minéraux, l’importance du traitement tient en peu de termes. Est-ce la gangue seule qui a été traitée ? Y a-t-il eu élimination des matières disgracieuses ? L’aspect de surface des cristaux majeurs du spécimen est-il ou non naturel ?

Passons maintenant à quelques cas concrets

 

Les exemples

- Les réussites bien tolérées

L’élimination de matière disgracieuse est bien l’une des deux applications où le micro-sablage peut montrer tout son intérêt. Les exemples sont pléthoriques. Le meilleur, à mes yeux, est le dégagement  des cristaux de sperrylite (de Norilsk) de leur gangue de sulfures massifs. Un traitement chimique était pour le moins risqué de même qu’un dégagement au mico-burin. J’ai promis de ne pas divulguer quel matériau est utilisé pour ce dégagement.

Le façonnage (abrasion poussée) des gangues est la seconde application importante. Elle est très fréquente. Pour éliminer une gangue trop volumineuse, on procède en deux étapes. Dans la première on réduit grossièrement la gangue à l’aide d’une scie, d’une meule ou d’un burin pneumatique. Dans la seconde, on élimine les marques des outils avec le micro-sablage.

 

- Les réussites moins tolérées

Certaines fractures, de part leur éclat, sont particulièrement visibles. Un léger sablage a pour effet de mater la surface de la fracture et de la rendre moins visible. On a ici une partie des fameuses "fractures anciennes" ou des "dissolutions" que nous gratifie régulièrement la minéralogie alpine. S’il s’agit de petites fractures sur une face ou une arête d’un cristal, le traitement peut être relativement bien admis (à condition d’être divulgué). S’il s’agit du sommet d’un cristal de fluorite rouge ou de la terminaison d’un béryl et que le micro-sablage n’est pas divulgué, la situation est (beaucoup plus) problématique.

 

 

- Les catastrophes

Certains cristaux ont un état de surface terne qui nuit grandement à leur valorisation. C’est le cas des grandes bournonites de Saint-Laurent-le-Minier. Alors que des techniques de nettoyage assez efficaces existent, certains "amélioreurs" ont voulu aller plus loin sans nécessairement avoir voulu faire mal. Après le massacre des cristaux par polissage, a succédé le massacre des cristaux par micro-sablage. Le résultat, irréversible, est par trop visible et n’a plus rien de naturel, il est catastrophique devrait-on dire.

 

- Les fraudes

Les cas les plus avérés de fraude consistent a créer un cristal qui n’a jamais existé. Un exemple connu est celui de clivages de fluorite rose micro-sablés pour leur donner un aspect de cristal "naturel" ( ?).

 

Conclusion et avertissement

Comme on le voit, le micro-sablage est une technique qui apporte d’excellents résultats dans le traitement des gangues et dans l’élimination de certains matériaux disgracieux. Chacun est libre de s’essayer dans cette technique, mais en prenant garde de ne pas s’aventurer dans des pratiques qui altèrent l’aspect naturel du minéral. Il faut aussi préciser impérativement que cette technique est (très) dangereuse et ce de façon parfois insidieuse. Le sablage dégage beaucoup de poussières : celles générées par le matériau de sablage mais aussi celles générées par le matériau traité. Il y a des poussières extrêmement dangereuses (silice, minéraux arséniés, plombifères ou mercuriels, oxydes de manganèse ou de béryllium, asbestes, …) et il faut absolument savoir qu’il n’y a pas de poussières inoffensives. Une seule séance de sablage effectuée dans de mauvaises conditions sur un minéral dangereux peut avoir des conséquences désastreuses et irréversibles pour la santé. La première façon d’éviter tout danger est de se renseigner auprès des professionnels (vendeurs de matériel de sablage par exemple). Il faut aussi faire l’acquisition d’une cabine de sablage adaptée à ce que l’on veut faire. Il est fortement conseillé de travailler avec un masque même lorsque l’on a une cabine hermétique (on m’a cité l’exemple d’une cabine mal fermée qui a empoussiéré tout un atelier avant que le manipulateur s’en aperçoive).

 

Dr J.C. Boulliard

Directeur de la collection des minéraux

de l’UPMC-Sorbonne


Oisans - Roger Canac : testament provisoire…


Roger CANAC

Apprenti curé à Saint-Pierre de Rodez. Elève de Gaston Bachelard à la Sorbonne. Retour à la terre en Haute-Savoie et Savoie. Aspirant guide (1954) puis guide de haute montagne (1959). Maître d'école pour vivre toute l'année en Oisans. Président de la Compagnie des Guides de l'Oisans (animateur du centenaire de la première ascension de la Meije (1977). Président du Syndicat National des Guides de Montagne (1983-1988). Adjoint au maire du Bourg d'Oisans, puis de Mizoën, face à la Meije. Amateur de fleurs, de cristaux, de champignons. Plusieurs thèmes inspirent ses écrits. Personnages de la haute montagne : De Saussure, Gaspard, Balmat, Durand. Ils ont ouvert le chemin. Enfance et vie paysanne : " Réganel ou la montagne à vaches ", Glénat 1994. " Paysan sans terre ", Glénat 1996. Préface L'enfant Montagnard. Les cristaux : " L'or des cristalliers ", Denoël, 1980. " Des cristaux et des hommes ", Glénat, 1997. Livre initiatique influencé par G. Bachelard : "Le cristal nous aide à comprendre le matin ". L'important est dans le regard et dans les mains du cristallier et dans le cheminement d'un amant jamais comblé d'une chimère.


CRISTAUX ET CRISTALLIERS DE L'OISANS


1 - Justificatif


Aujourd'hui en 2005-2006, les cristalliers ont mauvaise presse en Oisans. Seront-ils massacrés avec le "foudroyage" des mines de la Gardette ?"Au village sans prétention j'ai mauvaise réputation…"

Jusqu'ici, les gendarmes traditionnels gardaient mesure, tolérance et bon sens. Que se passe-t-il donc aujourd'hui ? Le 23 mars 2005 au matin, voyant perquisitionner, saisir des cristaux, arrêter des cristalliers qui travaillaient, vivaient, payaient les impôts dans ce petit pays, mis en garde à vue, je ne pus m'empêcher de dire au chef de gendarmerie : " Je suis responsable et coupable. " Comme les collègues. Et le chef m'a rétorqué : " Occupez-vous de vos bouquins. " Justement, il faut que je les complète ces bouquins.

JJe ne dirai rien contre l'institution judiciaire et policière, faillibles comme tous les systèmes inventés par les hommes. Des exemples manquent-ils ? Accepterai-je pour autant la confusion de ce qui nous est dit et des questions mal posées ?

Ayant parcouru les hautes montagnes, pourquoi ne prendrais-je pas de la hauteur et de la distance encore une fois. ? A l'âge de 8 ans je trouvais mes premiers cristaux dans le champ aux cailloux blancs de ma grand-mère… Comme s'ils m'avaient souri. Lors de ma première saison de guide en Oisans (1955), tentant d'extraire de beaux cristaux dans la Méridionale d'Arves, je me comportais, sans le savoir, en cristallier délinquant, voleur de cristaux "qui appartiennent tous à l'Etat", comme un gendarme enquêteur me le fit savoir le 23 mars 2005.

Je ne suis pas seulement solidaire des cristalliers d'ici, entre les mains de la justice. Je suis un simple cristallier comme eux, "pillard" des beautés de la nature, "trafiquant" des trésors de la nature, "destructeur" de sites miniers ou naturels, mineur "clandestin", travailleur "dissimulé" d'une "économie souterraine illégale." La presse l'a écrit, inspirée par qui ?.

Au surplus, je serais auteur de chantages, de faux témoignages, d'outrages à magistrat, d'incitation à commettre des délits, de détention d'explosifs, recel de cristaux, etc. Coupable d'avoir "commis" deux livres à la gloire de la beauté, de la pérennité, de la conservation des cristaux et des cristalliers ? Le premier inspiré par le fameux guide Gaston Rébuffat, le second par Jacques Geffroy, prospecteur minier, savant de terrain. L'or des cristalliers, (Denoël, 1980); Des cristaux et des hommes, (Glénat, 1997).

Me contenterai-je de satisfaire aux impératifs de la vérité et de la justice, ou de ce qu'il en reste, en m'efforçant de ne pas confondre justice et institution judiciaire, valeurs morales et intérêts calculés de pognon, de pouvoir, de pub ? Oserais-je penser que cette confusion nous mène vers la pensée unique et totalitaire : droit ou justice ? Société ou civilisation ? Etat ou Nation ? Raison raisonnante ou raisonnable ? Pouvoir ou influence ? Où est le supplément d'âme ?

Besoin d'un recyclage civique ? Le retour aux fables de La Fontaine ne pourrait-il pas être envisagé d'urgence dans les hautes écoles de la magistrature et du droit ? L'agneau aurait-il toujours tort face au loup ? (Le zéro et l'infini). L'âne qui a brouté quelques bouchées d'herbe d'autrui serait-il accusé de crime abominable ? Un cas pendable ? C'est le thème du procès L'étranger d'Albert Camus… Remonter ainsi aux sources de la sagesse ?

 

Quartz, la Gardette, Oisans.

Quartz, la Gardette, Oisans - Photo : Louis-Dominique Bayle ©

2 - Une tradition aussi ancienne que l'humanité


Chercher des cristaux fut d'abord recueillir les pierres dures pour fabriquer des outils tranchants ou percutants.

Peu à peu, les hominidés auraient ramassé des pierres de parure, des pierres de magie, thérapeutiques, des pierres de culte, symboliques, des pierres ornementales, esthétiques, des pierres mystérieuses, scientifiques…

Vers 7500 ans avant notre ère, dès la fonte des glaciers, à Varces ou à Comboire, sur les rives du Drac et de l'Isère, les hommes du "mésolithique" taillaient les silex du Vercors et les quartz de l'Oisans pour fabriquer outils, armes, parures et talismans. Suivaient les Assyriens, les Égyptiens et les peuples de la Bible : Abraham et ses descendants, Moïse et le grand prêtre (Exode ch. 28) avec son pectoral orné de 12 pierres précieuses, comme Ézéchiel (ch. 28), comme l'Apocalypse et sa "nouvelle Jérusalem" (ch. 21). Et Job qui s'écriait : " Aux limites des ténèbres on fouille la pierre obscure et ce qui était caché on l'a produit à la lumière. " (ch. 28). Les cristaux ou les pierres précieuses semblent avoir été plus recherchés que l'or et l'argent.

Les anciens auteurs grecs et romains, Aristote, Pline, Agricola… connaissaient les cristalliers. Ceux du Moyen Age fournissaient des pierres à l'abbesse Hildegarde de Bingen pour soigner le corps et l'âme, des pierres de couleur pour les reliquaires et ostensoirs. Ceux de la Renaissance connus de Josias Simler exploraient les sites minéralogiques du Grimsel, du Gothard et des autres Alpes pour tailler des vases et coupes dans la masse du cristal ou pour s'adonner à la recherche scientifique à ses débuts, l'alchimie étant mère de la chimie.

Dans la foulée, les cristalliers du 17ème et surtout du 18ème siècle, le "Siècle des Lumières" ajoutaient au cristal taillé les spécimens de collection pour cabinets de sciences naturelles stimulant les découvertes minéralogiques. L'Oisans était un pays de "minières" inspirées des mines antiques sarrasines et médiévales. L'on y découvrait des mines nouvelles d'argent, de cobalt, de nickel des Chalanches et d'or de la Gardette. On parlait du paradis des mineurs, des minéralogistes et des collectionneurs, plus tard, enfer des mineurs, et aujourd'hui, enfer des collectionneurs cristalliers.

Les curés et notables s'intéressaient aux cristaux. En 1678, le curé de Clavans négocie les cristaux de ses paroissiens et du voisinage. En 1717, le curé de Villard Notre-Dame fait expertiser l'or trouvé par Garden, cristallier. En 1740 le curé du Freney d'Oisans (Blanc) exploite avec son neveu et une équipe de sa paroisse, une "fosse de cristal". Querelle avec des équipes voisines. En 1766-1792, le curé Cullet d'Huez né à la Garde (le Rosay) appartient à une famille de cristalliers, magasiniers, négociants pour le compte des concessionnaires. Il a dû connaître la cristallière de l'Herpie visitée par Guettard en 1775. Vers 1780, le curé Dusser d'Allemont, "fondé de pouvoir" du sieur Barral à Maronne, pratique, à la demande du Directeur des Mines, Binelli ou Schreiber, une intimidation à l'encontre des voleurs de minerai (le monitoire : traîner le Bon Dieu par les pieds), mais la nuit, il prête la cave de la sacristie aux fondeurs clandestins. 1784, le Père Angélique du Couvent des Récollets du Bourg d'Oisans fait visiter sa collection minéralogique à l'avocat grenoblois De la Salcette. Ces quelques exemples pris au hasard des archives témoignent d'une intense "activité cristallière".

L'effervescence de cette activité signale plus de 100 cristalliers et mineurs repérés d'après les querelles, accidents ou autres activités notoires. Une trentaine de patronymes existent encore dans les paroisses d'Oisans dont Ollivier dit Mandrin le charbonnier, Jean Vieux dit pas Crésu, des Hostache, Favier, Villaret, Jayme, Michel, Cottin, Chalvin, Vaujany, Roux, Glaudas, Pellissier, Porte, Ponce, Rivoire, Caix, Veyrat, Rouard, Bosse, Bard, Girard, etc. prouve l'ancienneté et le dynamisme de cette activité cristallière. Les concessionnaires des mines, dont Micoud, envisagent d'accaparer le libre espace des cristallières consenti aux paysans dans les reconnaissances seigneuriales depuis des temps immémoriaux. En 1753, ils obtiennent, grâce à l'intendant représentant le pouvoir royal, un arrêt du Conseil d'Etat leur accordant l'exclusivité des mines. Attendu que, pour des raisons de sécurité, "les paysans ne savent point conduire les galleries dans le rocher… ne connaissent pas en faisant jouer la mine ni la manière de placer leurs pétards ni les précautions à prendre avec la poudre…" Ce qui laisse supposer que le "minage" fait partie de la tradition. Les dits paysans-cristalliers encadrés par leurs consuls (maires), leur châtelain, soutenus par leur Seigneur Duc de Villeroy, conseiller du roi et chargé de la régie de ses biens en Dauphiné, obtiennent le maintien de leurs avantages : "liberté de travailler à l'extraction du cristal qui se trouve dans les montagnes d'Oisans" : 8 juin 1763. L'Assemblée du mandement d'Oisans du 21 juin 1763 le confirme. Cet acte "démocratique", "concerté", "décentralisateur", n'annonce-t-il pas l'an -26 de la liberté, c'est à dire de 1789. Bel exemple de résistance préventive.

La fin du 18ème siècle en Oisans, fut une période fertile en découvertes minéralogiques.

L'histoire "officielle" signale, apparemment, les auteurs de ces découvertes.

Vers 1780, un shorl vert aurait été découvert par le savant De Bournon, analysé chimiquement et cristallographiquement par Romé De L'Isle, nommé par la suite oisanite, delphinite, et enfin, épidote. Le paysan cristallier (homme, femme ou enfant du pays, comme la bergère Marie Payen qui avait trouvé, aux Chalanches, une pierre pesante d'argent natif) qui aurait présenté cet étrange caillou à un curé ou notable local ? Oublié. Vers 1782, un shorl en gerbes dont la découverte fut attribuée au directeur des mines des Chalanches (Allemont), Schreiber, soumise pour étude à De Bournon et à Romé De L'Isle n'aurait-il pas été trouvé sur le chemin qui conduit à la Rivoire du Mont de Lans, par un paysan cristallier local qui pourrait être considéré comme le premier découvreur de la préhnite ? A la même époque, le shorl lenticulaire mauve ou rosé, attribué à Schreiber, identifié par Romé de L'Isle en 1783, nommé axinite par Haüy, n'aurait-il pas été découvert par un cristallier paysan dans le secteur de la Balme d'Auris ? On a même dit " par un enfant. " Vers 1797, le schorl octaèdre ou bleu indigo attribué à Schreiber, nommé anatase pa Haüy, n'aurait-il pas été découvert et extrait des roches de Maronne (La Garde) ou de Vaujany par des paysans cristalliers de ces lieux ? A la même époque, le sphène (d'après sa forme) ou titanite (d'après sa composition), objet d'une communication scientifique par De Fleuriau de Bellevue, n'aurait-il pas été trouvé par des paysans chercheurs de cristaux des Grandes Rousses ? Ces découvreurs, anonymes aujourd'hui, n'auraient-ils pas été injustement oubliés ? Comme les compagnons de Christophe Colomb, découvreur officiel de l'Amérique, continent curieusement attribué à un certain Américo Vespuci.

Les merveilleux ouvrages de minéralogie soumettent, à notre contemplation, de superbes photographies de minéraux. Leur identification se réfère à aux lieux d'origine, aux identificateurs, aux collectionneurs et Musées, très rarement aux chercheurs et découvreurs.

Tout ce qui sort des mains et "forceps" des cristalliers tombe aux oubliettes. Ne s'agirait-il pas d'une certaine usurpation, voire d'une injustice ? Je pense aux cristalliers, strahler ou garimpeiros qui redécouvrent leurs trouvailles, perdues de vue, dans un livre ou sur une photo.

Le siècle suivant, doté du code minier napoléonien, qui a "oublié" de distinguer carrières, minières, cristallières selon la formule ancienne, assistera à un fonctionnement intermittent "mines à éclipses" d'or, d'argent, de cuivre, de zinc, de plomb de l'Oisans. La géographie ne facilite pas une exploitation industrielle… Entre des concessions éphémères, les cristalliers "gratteront" artisanalement, en amateurs, dans les espaces et laps de temps demeurés vacants.

Cette période sera "illustrée" par le savant minéralogiste Alfred Lacroix et son cristallier attitré : Napoléon Albertazzo du Bourg d'Oisans, voire Giraud Lézin du Villar d'Arène, occasionnellement Gaspard de la Meije, Xavier Carraud et autres de la Grave, émules du chercheur d'or Salomon.

S'en suivra une période de quasi abandon de l'activité minéralogique soulignée par Claude Guillemin (Évolution de la minéralogie des gens du monde, 1977).

Passée la période de "l'après Schreiber", Dolomieu, Emile Gueymard, des collectionneurs comme, Vésigné, alimentent les Muséum de Paris et de Grenoble, de Suisse et d'ailleurs.

Vers 1920 d'après Guillemin, les amateurs ne sont plus que quelques fossiles vivants tués par le scientisme de quelques mandarins. Vers 1950, Les collections privées sont bradées ou jetées par les héritiers… et l'on porte à la décharge les collections publiques…

Ce sera le moment idéal pour les quelques "mordus du caillou" comme Roger Fournier et les Charlet, Simond, Cretton de Chamonix, comme quelques fils des derniers ouvriers de la concession Lancesseur (Gaspard, Girod, Genevois), quelques jeunes du pays attirés par la Gardette, "d'aller aux cristaux". Quelques "étrangers" viennent ramasser du quartz pour les instruments électroniques et informatiques nouveaux.

Guillemin relance l'idée des collections. "Livre toujours ouvert que le meilleur traité ne saurait remplacer", d'après Pujoux (1813). Il se tourne vers les jeunes minéralogistes amateurs passionnés. Il ne parle pas des cristalliers éclairés, conservateurs du patrimoine ni des savants de terrain comme Jacques Geffroy, Alexis Chermette et Bernard Poty associé aux guides cristalliers de Chamonix (Thèse de Poty, 15 déc. 1967 sur la croissance des cristaux de quartz dans les filons de la Gardette et du Mont-Blanc…) Avec les recherches des Suisses, il s'agit d'une véritable avancée scientifique.

Nous assistons alors à la minéralogie de masse portée par l'idée de retour à la nature mais avec ses bourses internationales. La première au Bourg d'Oisans (Pâques 1975) déclenche une véritable "ruée vers les cristaux et minéraux de l'Oisans".

Quelques uns d'entre nous s'inquiètent. Et nous fondons, en 1978-79, une association "Nature, Minéralogie et Traditions Populaires en Oisans". Nous souhaiterions voir "large" et en partenariat. Nous adressons un projet de convention aux communes de l'Oisans en vue d'intégrer l'activité des cristalliers dans le tissu géographique, historique, économique, culturel et naturel. Ce projet est adressé aux communes, lors de l'AG du 12 août 1980, par le président André Turc, arrière-petit-neveu de Gaspard de la Meije. Pas de réponse, mais quelques arrêtés municipaux en ordre dispersé, pas de soutien de l'Administration, des Instances Patrimoniales et Scientifiques. Nous ne connaissions ni Poty, ni Geffroy, ni autre "pointure" capable de poser le problème en haut lieu. Belle occasion manquée. Le grand musée de la faune et des minéraux du Bourg d'Oisans voit le jour en 1987. Il bénéficiera de la vente de la trouvaille de l'hiver 1990. Occasion de garder au pays des pièces d'exception.

Étions-nous trop individualistes au fond de notre "cambrousse" ? Faute de gestion cohérente, nous allions payer l'inertie des pouvoirs, les bavardages stériles par la lamentable affaire de 2005.

 

Quartz et barytine, La Gardette, Oisans.

Quartz et barytine, La Gardette, Oisans - Photo : Louis-Dominique Bayle ©

3 - Comprendre les cristalliers


"Juger c'est, de toute évidence, ne pas comprendre" (A. Malraux).

Il appartenait à GEOPOLIS de recadrer "la grande famille du caillou" en restituant l'amour du cristal, et donc les cristalliers, à leur vraie place. La filière partenariale commence par la recherche, l'extraction jusqu'à la collection, l'étude scientifique, l'exposition dans les musées publics ou privés, avec les instances du Patrimoine.

D'après F. Delporte, "Dans les pays (de Suisse et d'Autriche) les cristalliers (ou strahler) sont considérés comme du patrimoine vivant, gardiens d'une longue tradition montagnarde, et sont accompagnés par les pouvoirs dans leurs activités " (Règne Minéral). Exemple à suivre.

Son point de vue n'est pas éloigné de celui de B. Poty : " Les cristalliers contribuent à faire connaître les beautés de la nature… ils permettent aux scientifiques des trouvailles. Sans eux, pas de matériel d'étude et pas de développement scientifique… " (Lettre du 31 mars 2005).

Il n'est pas éloigné de celui de Jean Guibal, Conservateur du Patrimoine de l'Isère : " Les cristalliers des Alpes sont, avec les passeurs des cols, avec les colporteurs, avec les guides, ceux qui ont longtemps constitué la vraie noblesse parmi les montagnards " (Lettre du 22 sept. 2005).

Qui oserait s'inscrire en faux ?

Ils ne s'éloignent pas du moraliste sceptique Cioran qui, sans le savoir, dessinait un portrait où je vois maint cristallier : "Il eut l'orgueil de ne commander jamais, de ne disposer de rien ni de personne. Sans subalternes, sans maîtres, il ne donna des ordres ni n'en reçut. Soustrait à l'empire des lois et comme antérieur au bien et au mal, il ne fit pâtir âme qui vive… etc. " Précis de décomposition (1949). J'ajouterai : "ultra perfectionniste dans la restitution de la native lumière et de la perfection du cristal, il connut d'inlassables labeurs… Dans le silence."

Ils rejoignent tous l'académicien philosophe et esthète Roger Caillois : "Je suis porté à considérer chaque pierre comme un monde, j'ai hasardé le terme de "mystique", le détournant de sa signification religieuse et lui donnant pour support la matière elle-même. (Pierres réfléchies, 1975) Je me sens devenir de la nature des pierres, je m'efforce de les saisir en pensée à l'ardent instant de leur genèse." (Pierres, 1966) Les cristalliers parlent-ils ce langage ? Peut-être dans leur silence ou leur contemplation discrète.

On pourrait couronner tout cela avec les poètes visionnaires qui n'ont jamais "tapé sur les cailloux".

Écoutons Baudelaire : "Qu'aimes-tu le plus, dis, homme énigmatique ? La beauté ? Je l'aimerais volontiers déesse et immortelle…" (L'étranger).

Écoutons Rimbaud, rebelle des étoiles " Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les cachettes mouvantes et dit sa prière à l'arc en ciel à travers la toile de l'araignée. Oh les pierres précieuses qui se cachaient ! Les fleurs qui regardaient déjà… (Illuminations). Approche de l'univers.

Et Guillevic pourrait conclure : "Si tu vois une pierre qui te sourit, iras-tu le dire ?…"

Lisant un autre poète, suite à ma rencontre avec ma première pierre à cristaux (Van der Camment), j'élargissais ma vision de paysan :

"Une pierre au soleil le roc l'a délivrée Et l'écho de l'acier s'efface sans le vent Ramasse-la, c'est une page séparée De la rocheuse éternité qui nous attend… "



La "géode" trouvée bien plus tard par mon vieux père, cristallisée en dedans et au dehors, est devenue patrimoine sacré.

Qui oserait encore nous accuser de polémiques malveillantes dans un contexte de l'obligation de réserve et du secret de "l'instruction" ? Qui aurait l'impudeur de blasphémer, de profaner ce qui est au plus intime de l'homme, l'âme ? A Gaston Bachelard, mon professeur de philosophie lorsque j'avais 21 ans, Gaston Rébuffat faisait graver une médaille : "Le cristal de roche aide à comprendre le matin"

Ce maître, bien qu'il n'eut pas montré comment décrocher le cristal de sa roche mère, sujet à l'ironie du vénéré prospecteur minier "le Geff", s'expliquait… Sur le cristal ? Le cristal nous aide à comprendre la matière. Nous y retrouvons la jeunesse de nos actes… Un cristal porte chance, un cristal fait aimer, un cristal préserve des dangers. Il attire l'astral.

Sur le cristallier : Celui qui porte, en quelque manière, ses mains dans un amas d'étoiles pour en caresser les pierreries. Caresser c'est beaucoup dire… Dans l'effort, dans la douleur et dans le sang mêlé à la terre.

Gaston Bachelard citait son maître terrien, Gaston Roupnel, remontant de nos ancêtres australopithèques jusqu'aux passionnés d'aujourd'hui. Aux jours des mondes anciens, celui qui nous a vus, sensuelle argile et boue dolente, traîner à terre une âme primitive, nous reconnaîtrait-il sous les grands souffles ?… et voici que nous sommes Âme avec les ailes et la Pensée dans l'orage.

Peut-être pensait-il à Rimbaud, à une Saison en enfer : " Un soir j'ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l'ai trouvé amère. Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la justice." Ou l'injustice ?

Ces poètes inspirés pensaient-ils aux cristalliers en garde à vue à la gendarmerie de l'Oisans pour avoir trop aimé la beauté, la transparence et la perfection des cristaux ?…

Je pourrais continuer à laisser dire les philosophes et les poètes désarmés.

Contre qui ou contre quoi faut-il s'armer ? Sinon contre la confusion des propos ou les soupçons totalitaires ? J'ai bien écrit " totalitaire ".

Oserais-je dire que les conclusions (fermées) ne sont que points de vue et non pas vérité (ouverte).

Lorsque j'initiais les adultes à "l'entraînement mental" de Peuple et Culture, nous relativisions les points de vue par les aspects des choses et des hommes.

Le cristal des primitifs n'était-il pas la pierre dure à faire des outils ? Aspect utilitaire. Le cristal devenu rare, ne serait-il pas devenu marchandise, pour vivre mieux ? Aspect économique.

Un cristal pur, dur et fragile, n'inspire-t-il pas au cristallier, exigence passionnée, patience et indulgence ? Aspect psychologique.

Un cristal, symbole de perfection, ne suscite-t-il pas les droits selon la loi ou l'usage et les devoirs, sans oublier la déontologie du savoir-vivre ? Aspect juridique.

Le cristal, objet de prestige montagnard, n'a-t-il pas élevé le cristallier au rang des personnages sortant de l'ordinaire : braconniers pour survivre comme Genevois dit "Pé Blanc", braconniers d'honneur comme Lézin du Villar d'Arène, contrebandiers hors frontières comme Favier, dit "Poussière", par ailleurs déserteur pacifiste, frères des Camisards résistants religieux, maquisards patriotes et justiciers comme Mandrin le charbonnier ? Aspect sociologique.

Cristallier hors la loi ou cristallier d'honneur ? Fidèle aux anciennes coutumes, traditions et à la loi universelle comme Antigone qui rendait le devoir de sépulture à son frère rebelle.

Avant de juger selon un point de vue totalitaire, ne conviendrait-il pas de jauger en considérant les multiples aspects des cristaux et des hommes ? Comme les couleurs d'un arc en ciel, comme les branches d'un arbre. Complexité de notre nature humaine.

J'avais évoqué les fables de La Fontaine, enracinées dans le bon sens des siècles, à l'usage des Hautes Écoles de l'Administration, de la Magistrature, de l'Equipement, etc. Le lion aura toujours "besoin d'un plus petit que soi"… et "la montagne peut accoucher d'une souris". Les hommes sont-ils faits pour les systèmes qui verrouillent, ou les petits hommes que nous sommes, pour la liberté de respirer ? Les actes libres sont rares dans la vie des hommes disait Saint Thomas d'Aquin. Les pierres sont nos maîtres silencieux disait Goethe, penseur universel. Pour lui, la seule liberté fut la cristallisation.



Macle de quartz, la Gardette, Oisans.

Macle de quartz, la Gardette, Oisans - Photo : Louis-Dominique Bayle ©

4 - Testament provisoire


Toute écriture est un testament. Le 12 mai 2006, je cherchais des morilles dans nos montagnes, encore espace de liberté, où toutes les pierres "appartiendraient aujourd'hui à l'Etat". Des morilles, pas à vendre mais à partager.

Mon regard s'est posé sur un bébé chevreuil qui venait de naître. Divine surprise. Échange de regards d'affection. J'ai pensé à la plus belle phrase de la langue française dite par Albert Camus : " Entre la justice et ma mère je choisirai ma mère ", qui peut nous sauver tous contre les intérêts de pouvoir, de pognon, de parasitisme, de paranoïa mégalomaniaque et mythomaniaque.

J'avais rencontré un ingénieur des mines, collectionneur émérite, expert en minéralogie, A. Delerm. Il me parlait des collections de deux cristalliers de l'Oisans, les plus menacés, et il me disait, un an avant l'affaire de la Gardette : " Ils mériteraient la Légion d'Honneur pour ce qu'ils conservent et qu'ils nous donnent à voir. " Comme c'est étrange !

Faudrait-il rappeler leur parcours : les avalanches de pierres et de neige, les travaux d'aménagement de routes, fondations, remodelages de terrain à finalité touristique, les mines orphelines et les parois croulantes ? Et tout ce qui menace de faire disparaître les cristaux hors de nos regards contemplatifs ?

La passion est aussi souffrance. Pour avoir ravi le feu réservé aux dieux, Prométhée fut enchaîné à la cime d'une montagne et rongé par un vautour. Sisyphe fut condamné, pour avoir révélé le secret des dieux, à rouler vers le haut d'une montagne, une grosse pierre dont chaque éclat minéral était plein de nuit. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme, concluait Camus.

Toute passion doit-elle être rachetée par un supplice ? Ce serait trop cruel.

J'ai entendu un intellectuel de la montagne parler de "gang" des cristalliers. Bon Dieu ! Faut-il lui pardonner s'il ne sait pas ce qu'il dit ? Il ne s'agissait que de paroles, heureusement, et non des abus de pouvoir que nous connaissons, dans n'importe quel non-sens.

Sont-ils capables de comprendre cela les soi-disant justiciers armés qui disposent des cristalliers désarmés ? Faudrait-il écrire sur chaque cristal, à leur encontre : " Liberté, j'écris ton nom " ?

Qui pourrait nous en empêcher ? Le pouvoir sans partage d'une poignée de paranoïaques ? Impossible.

Courage !


Roger CANAC



Or, la Gardette, Oisans.

Or, la Gardette, Oisans - Photo : Louis-Dominique Bayle ©

Article publié dans le catalogue de l'édition 2006 d'EURO MINERAL et EURO GEM SAINTE-MARIE aux MINES.


Nos remerciements à Louis-Dominique BAYLE de la revue "Le Règne Minéral" pour la mise à disposition des photos de minéraux de l'Oisans.

 

Haut de page Cueilleurs de cristaux

Iwan BARTH

La dernière affaire en date, celle dite "des mines de l'Oisans", n'est qu'une des multiples conséquences de l'imbroglio législatif dénoncé par différents acteurs, amateurs ou professionnels, de la géologie. Au printemps 2005, d'importants effectifs de gendarmerie ont été mobilisés pour l'interpellation d'une dizaine de personnes. La collecte et le commerce de minéraux sont-ils illégaux ? Non pourtant.


La journée est rythmée par le fracas des éboulis provoqués au moindre pas. Pas un randonneur à l'horizon. L'Oisans se couche. Les deux cristalliers ont prospecté, en vain, dans le massif à la recherche de préhnite. Le minéral qui n'a rien d'exceptionnel à première vue. Seule sa rareté fait ici son intérêt. Nuit sous la tente à 2000 m d'altitude. Réveil au soleil levant. Une mer de nuage s'étend dans la vallée en contre bas. Les pierres roulent sous des pieds encore un peu engourdis. C'est parti pour une nouvelle journée de prospection, sans être sûr de rien : "Parfois, on passe des jours et des jours sur un "chantier" sans trouver un seul cristal à la fin." Mais a contrario, "une fois, après seulement deux jours de travail, on est tombé sur une poche à cristaux "mûre" : il n'y avait qu'à ramasser à la main les pièces détachées naturellement !" témoigne Greg. Pour une fois de beaux pétales de sidérite, des retours bredouilles pour bien d'autres. Mais pour l'instant, c'est le piolet qui gratte, les pieds, les mains et les yeux qui travaillent : en quête de filons minéralisés, de faille où se glisser, d'éboulis à inspecter et de tout ce qui peut constituer un indice sur la présence éventuelle de cristaux.


Cristalliers dans le massif du Mont-Blanc.
Cristalliers dans le massif du Mont-Blanc.



Histoires de prospection

Jumelles en mains, Sylvain inspecte la prochaine pente à explorer, pendant que Greg se plonge dans la carte géologique du massif. Ils ne partent jamais de rien. "Il y a toujours au départ soit une bibliographie, des discussions avec des collectionneurs, soit une recherche personnelle, l'étude des cartes géologiques… On ne part pas directement sur le terrain, sans avoir repéré des secteurs propices a priori". Une étape où des connaissances en géologie, doublées de notions en histoire locale s'avèrent précieuses, voir indispensables.

L'Oisans, bien que prospecté depuis des siècles, reste un terrain de choix. Son ancienneté, géologiquement parlant cette fois, explique sa richesse en minéraux variés : une vieille histoire de fluides à des températures différentes qui traversent la zone lors de multiples phases de formation. Quartz, axinite, épidote ou préhnite ainsi issus des profondeurs sont mis à jour au fil des millénaires par l'érosion. Les flancs de montagne, et notamment les plus érodés et donc instables, sont des terrains de prospections classiques.

Mais carrières, mines et différents lieux de travaux publics peuvent également être l'occasion de sauver in extremis des cristaux promis à destruction. Ce qui peut donner lieu à des prospections particulières. Récemment, Sylvain a ainsi passé plusieurs jours à suivre les travaux d'une station de ski de l'Isère. Repérage dans les gravats, surveillance jour après jour de l'avancée des bulldozers… Au quatrième jour, une poche à cristaux ne semble plus très loin. Dès la fin du ballet des engins de chantier, S. se met à jouer du marteau et du burin. Après des heures de sueur et de poussière, patience et efforts portent leurs fruits sous la forme de fantastiques pièces de quartz.


Four à cristaux, massif du Mont-Blanc.
Four à cristaux, massif du Mont-Blanc.



Déblayage et nettoyage

Après la trouvaille, l'extraction et la redescente des minéraux sont des moments délicats. "Le but c'est de dégager les cristaux intacts. Et si tu n'as pas d'expérience, dans certains cas, tu casses tout à coup sûr." Une fois la poche ouverte, le burin n'est plus de mise, ou alors avec parcimonie. "90% du temps, les poches sont remplies de glaise ou de débris de roche". Les tournevis, bouts de bois et parfois même les doigts, entrent alors en scène avec une infinie précaution et dans la quasi obscurité. "Un vrai travail d'archéologue" témoigne Sylvain en montrant ses mains zébrées d'entailles. Et même si la casse est inévitable, c'est la hantise du cristallier : briser une pièce que le hasard avait jusque là épargné. "Dans la redescente aussi, on peut perdre beaucoup si on est pas préparé, ajoute Greg. Souvent il faut porter des dizaines de kilos de roche pendant des heures sur le dos." Et les zones des cristalliers, il n'y a guère que des chamois pour s'y promener. Patience et persévérance.

En fin de journée, alors que les brins de génépis s'entassent au fond du sac faute de mieux, Sylvain déniche une poche à quartz inattendue. Quelques dizaine de mètres plus loin dans un autre couloir, une faille à préhnite s'ouvre enfin à eux. Les sourires réapparaissent. Les cristaux seront peut-être même prêts pour la bourse de Chamonix. A moins que la préhnite ne s'avère opaque et décevante…

Seul le nettoyage permettra au minéral de se révéler véritablement, comme au dernier stade de sa cristallisation. De la persévérance vous a-t-on dit. Le jet d'eau d'abord. "Ensuite, on a un mini-karcher pour bien aller entre les cristaux et pouvoir bien la "déglaizer". Puis viennent d'éventuels bains chimiques". Là non plus, pas d'improvisation avec le dythionite de sodium, l'acide chlorhydrique ou tout autre acide. Chacun a ses contre-indications. Certains cristaux ne supportent même pas l'eau.


Améthyste sur quartz fumé, massif du Mont-Banc.
Améthyste sur quartz fumé, massif du Mont-Banc.



Passion originelle

A l'origine de cette passion pour le moins dévorante, les études font parfois office de révélateur. Alors qu'il se dirigeait vers la biologie, une première année universitaire avec initiation aux "Sciences de la Terre" a poussé Sylvain à "aller voir un peu ce que raconte les cailloux". Les environs de Grenoble offraient un terrain propice aux découvertes. Pour d'autres, la passion est là depuis tout le temps. "Tout gamin déjà je cherchais des fossiles, raconte Greg. La géologie m'a toujours fait triper. La formation des montagnes, la présence de la mer avant, je me posais plein de questions…" Et il a suffit d'un quartz pour passer des fossiles aux minéraux. "Et la passion a augmenté avec l'âge !"

La beauté, le rêve, la chance sont autant de composantes primordiales de cette activité. Les termes de "prospection", "filon", "poche" n'évoquent-ils pas les chercheurs d'or des romans de Jack London ? "Il n'y a pas un seul cristallier, un seul minéralogiste amateur qui ne soit passionné. Impossible." Sylvain et Greg sont pourtant lucides. Ils évaluent qu'entre 5 et 10 % de leurs efforts portent leurs fruits. Et puis les massifs du coin sont prospectés depuis des siècles… Pour autant, ils avouent rêver de LA grosse découverte minéralogique. "La part de rêve est hyper importante dans cette activité. C'est un peu une chasse au trésor ce qu'on fait…"

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Cristalliers devant les Droites et les Courtes, massif du  Mont-Blanc.
Cristalliers devant les Droites et les Courtes, massif du Mont-Blanc.



Bourses, collections : quand les cristaux se montrent !

L'intérêt du public pour la minéralogie ne se dément pas. La profusion des expositions et bourses aux minéraux en témoigne. Des bourses de village à celles de dimension internationale comme Ste Marie-aux-Mines, plus de 250 bourses de ce type se sont déroulées en France en 2005. C'est, avec les prêts aux musés, une bonne occasion d'observer les spécimens des collections privées. Alors que de grosses pièces de plusieurs milliers d'euros enflamment la presse et l'imaginaire populaire, les prix dans les bourses tournent très souvent autour de quelques dizaines d'euros." Il n'y a pas de tradition d'élitisme dans les collections naturalistes en France. Ce sont plus des collections d'instituteurs, explique en amateur érudit F. Delporte. En terme monétaires, les minéraux sont bien moins important que les champignons ou les myrtilles ! Un quartz des Alpes c'est entre 3 et 30 € !" On peut distinguer deux types de collectionneurs que ces pièces intéressent. Le collectionneur "global" est intéressé avant tout par l'espèce minérale, ou le cristal en lui-même. Peu soucieux de l'origine, il n'hésitera pas à acquérir des pièces de l'étranger. Mais de plus en plus de collectionneurs s'intéressent à la provenance des minéraux. "Certains se rendent compte du manque de sens de disposer de pièces du Brésil, du Mexique, etc. Alors qu'avec une collection de cristaux de tel massif, ils connaissent la montagne, les endroits, ils savent par qui ça a été trouvé… ça leur parle plus" témoigne un cristallier.


Collecte de minéraux : vide ou trop plein réglementaire ?

Si les cristaux exposés font consensus et sont admirés de tous, l'activité de collecte prête elle à polémique. Ces dernières années l'incompréhension va croissante entre le monde judiciaire et celui de la minéralogie. Frédéric Delporte est l'un des experts les plus au point sur les aspects juridiques et sociaux de la minéralogie. Pour lui, "les textes ont été conçus pour des exploitations industrielles [de minerais]. C'est tellement évident à l'époque qu'aucun tonnage minimum n'est prévu. Il n'y a rien d'adapté à la collecte de minéraux !" . En effet, "Le volume exploité, et la valeur des découvertes restent minimes par rapport aux exploitations industrielles que sont les carrières et les mines, qui nécessitent des autorisations officielles très difficiles et coûteuses à obtenir". Ce "trop plein juridique", comme l'appel M. Delporte, ne laisse aucune place ni au "glanage des amateurs", ni à "l'artisanat des "pros" pour qui un régime de "micro-concession" paraît indispensable. Et les paradoxes se multiplient. Alors que les habitants de l'Oisans prospectaient les cristaux en vertu d'un "droit ancestral […] confirmé formellement au XVIème siècle", les cristalliers d'aujourd'hui sont assimilés par la presse locale à des trafiquants.


Fluorine rose sur quartz morion, massif du Mont-Blanc.
Fluorine rose sur quartz morion, massif du Mont-Blanc.
Four à cristaux  en Oisans. Cristaux de  quartz, Oisans. Fond d'un four à  cristaux en Oisans.
Extraction de cristaux de quartz
d'un four en Oisans
Cristaux de quartz venant d'être extrait
d'un four à cristaux, Oisans
Four à cristaux de quartz, Oisa

 

Recherche de  cristaux de quartz en Oisans. Exploitation  d'un four à cristaux de quartz en Oisans. Exploitation  d'un four à cristaux de quartz en Oisans.

Recherche de cristaux de quartz
en Oisans

 

Exploitation d'un four à cristaux
de quartz en Oisans
Exploitation d'un four à cristaux
de quartz en Oisans
Four à cristaux  de quartz en Oisans. Cristaux de  quartz fraîchement extraits d'un four en Oisans. Four à cristaux  de quartz, exploité au XVIIIème siècle ?
Four à cristaux de quartz
en Oisans
Cristaux de quartz fraîchement extraits
d'un four en Oisans
Four à cristaux de
quartz, exploité au
XVIIIème siècle



Livres pour aller plus loin :

Roger Canac, "L'or des cristalliers", éditions Denöel - 1980, "Des cristaux et de hommes", édition Glénat - 1997
Pascal Entremont, "Chasseur de pierres", éditions Robert Laffont - 1992
Walter Schumann, "Collectionner minéraux, roches et fossiles" - éditions Bordas 1993
Revues spécialisées : "Le Règne Minéral", "Le Cristallier Suisse", "Minéraux et Fossiles"
Site web : www.geopolis-fr.com et www.geologie-info.com

Article paru dans "Alpes Magazine", avril 2006, et dans le catalogue de l'édition 2006 d'EURO MINERAL & EURO GEM - SAINTE-MARIE aux MINES, avec l'agrément de l'auteur.

Photos Pascal TOURNAIRE, Chamonix.

Nos remerciements à Jean-Pierre SIRET, Jean-Frank CHARLET et Dominique FERAY pour leur collaboration.

Haut de page Notion de Patrimoine Géologique

Par Jean-Claude Boulliard, Directeur de la collection minéralogique de l'Université Pierre et Marie Curie - Paris VI
Résumé d'une intervention présentée lors d'un colloque en 1999.


I - Introduction
La deuxième moitié de notre siècle a vu l'émergence et le développement de l'écologie. Ce mouvement politique est à la mode et jouit d'un écho très favorable dans les médias. L'histoire de notre siècle nous a cependant appris qu'il faut se méfier des idées à la mode et de ces faux consensus qui résultent de la volonté militante de quelques-uns et de la passivité du plus grand nombre. Ce qui paraît bien fondé à une époque peut se révéler calamiteux plus tard. C'est pourquoi, il nous faut oublier les charmes des idéologies, exercer notre esprit critique, et revenir à ce qui doit être un débat objectif et démocratique.

II - Les premières interrogations
Pour entrer dans le coeur de mon propos je vais revenir sur le terme de patrimoine géologique qui est à la base d'une politique étendue de protection qui voudrait que l'on cesse d'exploiter certaines richesses du sous-sol de notre pays.
Le terme de patrimoine géologique est à la fois correct et dangereux. L'ambiguïté tient à la fois à la notion de patrimoine en elle-même et au sens et à la portée que l'on donne à l'adjectif géologique.
En ce qui concerne le patrimoine, une définition au sens large et non restrictive, peut être la suivante :
"le patrimoine est l'ensemble des biens qu'une personne ou un groupe décide de transmettre aux générations futures".
On voit apparaître dans cette définition la notion de groupe et le fait que le patrimoine des uns peut ne pas être celui des autres. De plus, suivant le groupe, le patrimoine a une extension variée : on peut parler de patrimoine familial, régional, national ou mondial.
L'utilisation de l'adjectif géologique, quant à lui, est doublement ambiguë. La première ambiguïté réside dans le fait qu'il y a systématiquement une confusion entre les sciences de la terre et la géologie. L'autre ambiguïté tient au coté scientifique qu'englobe ce terme. Il laisse à penser qu'il y a toujours des motivations scientifiques.
Pour mettre un peu d'ordre dans la notion de patrimoine géologique il faut reprendre point par point les différentes interrogations qu'elle implique, à savoir : Qu'est-ce qu'un patrimoine géologique ? Qui réclame un patrimoine ? Pourquoi conserver un patrimoine ?
Comment gérer un patrimoine? On pourrait trouver d'autres questions, mais vu le temps qui n'est imparti je vais développer quelques éléments de réflexions sur les questions évoquées.

III - Qu'est-ce qu'un patrimoine géologique ?

III - A - Le patrimoine géologique et les sciences de la terre
La géologie dans son sens premier à pour objet (je cite la définition du petit Larousse) : "l'étude des matériaux composant le globe, de leur nature, de leur situation et des causes qui ont déterminé cette situation". La spécificité de la géologie est la connaissance de l'histoire de la terre. Le géologue s'intéresse surtout aux structures et aux ensembles de terrains en place aussi complets que possible (comme les stratotypes). Son patrimoine sera donc lié à ces structures.
Depuis longtemps d'autres disciplines dépendant initialement de la géologie se sont développées. Elles ont acquis une large indépendance et leur rattachement à la géologie n'a plus de sens. D'ailleurs, on ne parle plus de géologie mais plutôt de sciences de la terre voire de sciences de l'univers. Parmi ces disciplines il y a la paléontologie et la minéralogie. Leur autonomie implique une définition différente du patrimoine pour chacune d'elles. Le patrimoine du paléontologue ou du minéralogiste est moins dépendant des gisements complets en place. Par contre il dépend beaucoup plus des objets récoltés et conservés dans les collections.

III - B- Le patrimoine géologique et la science
Un point important concerne le sens que l'on donne à l'activité scientifique. En effet la science comprend deux pôles : d'une part la culture scientifique et d'autre part la recherche. La culture scientifique est plutôt le domaine de l'enseignant, du pédagogue ou de l'amateur. La recherche est du domaine du scientifique tel que le sens commun l'entend. Son travail est par définition la production de connaissances, il ne s'engage que dans ce qui est susceptible de donner des découvertes. Placer devant un terrain qui peut recéler des découvertes, le paléontologue ou le minéralogiste entreprendra une exploitation.
La seule protection qu'il peut demander est celle qui a pour objet d'assurer l'intégrité du gisement entre deux campagnes de recherches. Il faut pour qu'une telle protection soit justifiée que le gisement soit particulièrement riche car le chercheur n'est ni un mineur ni un carrier, il ne peut pas être continuellement sur le terrain. Il est souvent redevable d'une exploitation intensive industrielle ou d'une exploitation par des prospecteurs professionnels ou amateurs.
Présenter les objets minéraux ou fossiles comme des objets scientifiques est une erreur car, par exemple, le premier tyrannosaure fut un objet scientifique, mais le douzième exemplaire ne l'est plus. C'est un objet culturel ou pédagogique, mais non plus scientifique.

III - C - Le patrimoine actif et le patrimoine passif
Pourquoi alors, l'exploitation des gisements a-t-elle une si mauvaise presse ? L'argument principal, souvent cité, pour justifier une protection est que : "une fois récolté, un objet géologique ne se renouvelle pas". C'est bien sûr vrai, mais c'est aussi insidieux parce que une fois récolté, ce même objet ne disparaît pas forcement. Il peut entrer dans une collection privée ou publique. Cette mise en collection est aussi une mise en patrimoine importante et satisfaisante.
L'histoire des collections montre les taux de perte et de destruction sont faibles. À l'heure actuelle beaucoup de gisements sont épuisés, fermés ou d'accès dangereux et les scientifiques vont chercher leurs échantillons d'étude dans les collections. Les gisements se faisant de plus en plus rares ou les mines fermant, les scientifiques vont de plus en plus chercher le matériel dans les collections existantes. C'est un fait reconnu que tout intéressé à plus de chances de voir quelque chose de valable en visitant une collection qu'en allant sur le terrain. Le scientifique est donc redevable au prospecteur professionnel ou amateur. On voit ici qu'il y a deux termes dans le patrimoine des sciences de la terre. Ils peuvent être désignés comme le patrimoine actif d'une part et le patrimoine passif d'autre part.
Le patrimoine actif désigne les lieux où les objets des sciences de la terre sont accessibles soit au public, soit à un groupe spécialisé. Il s'agit pour l'essentiel des collections publiques et privées ainsi que des gisements faisant l'objet d'une exploitation scientifique ou autre.
Le patrimoine passif désigne les gisements reconnus et devenus inexploitables soit parce qu'ils ont été fermés et comblés soit parce qu'ils sont sous le coup d'une mesure de protection. Parfois un affleurement peut y être observé. Dans ce cas les intempéries et la végétation ont vite fait de l'altérer et de diminuer son intérêt.

On aboutit à une situation un peu absurde : on protège un affleurement de mauvaise qualité au détriment d'une exploitation qui pourrait permettre des découvertes. Il ne faut pas oublier que l'immense majorité des gisements ne doivent leur notoriété que parce qu'ils ont été exploités intensément. C'est le cas de presque tous les gisements minéralogiques filoniens.

IV- Qui est demandeur de patrimoine dit "géologique" et qui l'utilise ?
Après avoir abordé le coté scientifique, examinons maintenant la question suivante à savoir : "Qui demande la protection d'un lieu pour des motifs "géologiques" ?
Si l'on examine les textes disponibles, les demandeurs de patrimoine se répartiraient selon l'ordre suivant : les scientifiques (sous-entendu les chercheurs), les enseignants, les associations, le tourisme, le voisinage et enfin le politique. Dans les faits, il faut réviser cette classification. On aboutit le plus souvent à une répartition où les associations, le politique et le voisinage ont un rôle prépondérant et où les motivations touristiques l'emportent largement sur les motivations pédagogiques ou scientifiques.

V - Pourquoi conserver un patrimoine dit "géologique" ?
Il ne faut pas se voiler la face et utiliser de faux arguments. La protection d'une structure géologique ou d'un gisement ne relève que rarement de motifs scientifiques. Elle est plutôt un changement d'exploitation : à l'exploitation artisanale ou industrielle des richesses du sous-sol, on préfère une exploitation touristique et culturelle. Pour s'en convaincre imaginons le tollé si l'on interdisait aux touristes et aux enseignants, l'accès aux sites protégés.
À ce stade, on s'aperçoit que ce que l'on appelle le patrimoine géologique consiste surtout en quelques structures remarquables, à caractère touristique, culturel et pédagogique. C'est aussi un patrimoine passif bien souvent éloigné de la recherche scientifique. Il est, tant par son objet, ses objectifs et son mode de gestion, très éloigné d'autres patrimoines, que certains voudraient y voir figurer, comme ceux de la minéralogie et de la paléontologie.

VI - Comment faire fonctionner un patrimoine ?
Conserver un patrimoine c'est bien, le faire croître et fructifier c'est mieux. Vouloir augmenter le patrimoine géologique peut se comprendre et n'est pas critiquable en soi. Le problème est que l'extension de ces protections porte un préjudice considérable aux patrimoines minéralogiques et paléontologiques. Or, pour ces derniers, la principale source de croissance se trouve dans l'accroissement des collections publiques et privées et par conséquent dans l'exploitation des gisements. Tout collectionneur est un acteur de l'enrichissement du patrimoine. Tout entreprise d'exploitation du monde souterrain y participe aussi.
Ces dernières décennies, l'apparition d'un nombre croissant de collectionneurs en minéralogie et paléontologie a permis le développement d'un marché très actif. Grâce à ce marché, des gisements ont pu être exploités, des commerçants ont pu aller s'approvisionner dans des pays de plus en plus lointains. Si l'on prend l'exemple des collections de minéralogie, ces trente dernières années ont produit un nombre considérable de spécimens d'une qualité jusqu'à là inégalée. De nombreux échantillons anciens ont été déclassés par les découvertes récentes.
Si je devais établir une estimation, je serais enclin à dire que cette période a donné 70% des échantillons minéralogiques connus de haut niveau. Si les collections de minéralogie publiques n'avaient pas privilégié les acquisitions, si notre pays n'avait pas un nombre conséquent de collectionneurs motivés, le patrimoine minéralogique français aurait eu un retard impossible à rattraper.
La mise en protection des gisements s'oppose à cet enrichissement. Elle est de plus paradoxale en ce sens que les exploitations minières et carrières de notre pays ferment d'elles-même les unes après les autres. Les lois de protection sur l'environnement obligent leur comblement alors qu'ils devraient bénéficier d'une politique qui favorise leur exploitation.
Une telle politique permettrait d'enrichir ce qui constitue la partie la plus visible et la plus importante du patrimoine minéralogique et paléontologique, à savoir les collections publiques et privées.

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